L'animal lecteur

04 juin 2018

Paolo Cognetti : "Les huit montagnes"

Paolo COGNETTI : "Les huit montagnes"

 

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Un roman en forme d'ode à la Nature et au lien qui nous unit, chacun personnellement à elle . Ici, c'est de la montagne qu'il s'agit, et des réflexions viennent, comme des viatiques. Réflexion sur le temps, l'eau de la rivière qui s'écoule de l'amont vers l'aval, de l'avenir vers le passé. Réflexion sur l'homme où chacun a son altitude, celle qui correspond à son bien-être, à la pleine réalisation de soi. Réflexion sur le sens de la vie : faire le tour des huit montagnes périphériques ou gravir inlassablement le sommet central ? 

J'ai choisi ce livre car j'ai un attachement particulier à la Vallée d'Aoste, en souvenir des six semaines passées là-bas (ou là-haut) durant l'été 1988. Mais là n'est pas vraiment le sujet, et de la Vallée d'Aoste, il n'en est guère question, si ce n'est le Mont Rose qu'on aperçoit au loin. Mais qu'importe, on est bien ici dans une vallée alpine même si on ne sent pas la spécificité valdôtaine au fil des pages.

Pietro et ses parents passent les étés dans ce village de montagne et il se lie avec Bruno un garçon de son âge vivant au village. Initié à la montagne par son père avec qui il entretient des relations difficiles, Pietro va trouver chez Bruno ce qui lui manque, l'insouciance, l'aventure, la découverte. Au début du roman on retrouve un peu de l'esprit de Marcel Pagnol dans "La gloire de mon père".

Le temps passe, les liens se distendent, mais l'amitié reste, plus forte que tout. Et le liant qui cimente tout ça, c'est la montagne. Un lac, un alpage, un glacier, un sommet, quelques mélèzes, des vaches.

Voilà un livre comme un grand bol d'air, à la fois simple et profond, futile et essentiel.

 

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18 mai 2018

Mo Yan : "Le clan du sorgho rouge"

MO YAN : "Le clan du sorgho rouge

 

Le clan du sorgho

 

 

Le sorgho est une céréale, utilisée pour l'alimentation humaine ou animale. Dans le canton du nord est de Gaomi, on le distille et il devient alcool. Il fait la richesse du pays et plus particulièrement celle de la famille du narrateur.

Quelle famille ! On part de Douguan, père du narrateur, et on remonte jusqu'au début des années 1930, dans cette Chine instable, envahie par les japonais et en proie aux luttes internes entre le Kuomintang et le Parti communiste. Alors c'est sûr qu'il y a de l'action, car dans le village on veut résister, on tient à son indépendance.

Avec son style particulier (grand bravo à Sylvie Gentil, la traductrice) Mo Yan nous raconte cette épopée. Quelle épopée ! On frôle la frénésie, c'est parfois cruel, mais avec toujours un fond de tendresse et d'amour finalement qui vient tempérer l'ambiance. Et tant mieux.

La structure du récit est compliquée, et le lecteur parfois se perd, mais le tout forme une unité indéniable et raconte cet épisode de l'histoire de la Chine qui conduira par la longue marche au pouvoir de Mao. Mais ici la focale est ce village de paysans, cette famille de distillateur, ces petits brigands. Tous unis par le sorgho, qui donne ces reflets couleur sang à l'atmosphère, et l'atmosphère elle n'en manque pas de ce sang qui coule au fil des pages et des combats. C'est un hymne au courage et à la volonté d'indépendance. C'est aussi un hommage au lien qui unit une famille à travers le temps.

 

 

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18 avril 2018

Marie Sizun : "La gouvernante suédoise"

Marie SIZUN : "La gouvernante suédoise"

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Cela faisait des années que je n'avais lu Marie Sizun dont la prose jadis m'enchantât (Le père de la petite, Jeux croisés, La femme de l'allemand ...). Et bien la retrouvaille fut convaincante.

A partir de bribes de récits familiaux, de généalogie, de photos, de noms gravés sur une tombe, l'auteure, brode, tisse une toile, bouche des vides et fait revivre cette branche "de Meudon", cette famille de Léonard Sézeneau, exilé en Suéde alors qu'il était jeune.

La famille de Léonard, c'est sa femme Hulda, ses enfants et la gouvernante Livia. On voit peu à peu le groupe prendre forme, Léonard jeune homme lettré qui séduit la fille de bonne famille, l'amour grandissant, les enfants qui naissent et une gouvernante est alors embauchée.

L'équilibre semble trouvé entre un père de famille converti dans les affaires, Hulda restée encore une enfant bien que mère et Livia qui prend discrètement en main la maîtrise de la maison. Ce triangle semble en équilibre parfait dans cette maison bourgeoise de Stockholm. Mais le revers de fortune de Léonard et l'installation à Meudon va sonner le glas de ce bonheur.

Sans tomber jamais dans la facilité du trio amoureux, ni des amours ancillaires classiques, l'auteure nous fait partager toutes les ambiguïtés des sentiments, des attirances, de l'attachement, du jeu de pouvoir des uns sur les autres. A travers le quotidien des deux femmes, des deux amies qu'elles deviennent peu à peu à la faveur des très nombreux déplacements du maître de maison, c'est aussi toute une société bourgeoise de la fin du XIXème siècle qui est dépeinte. Toute une ambiance, une atmosphère, magistralement servie par l'élégance du style, par une exigence, par une fausse simplicité d'écriture qui donne à ce texte triste voire douloureux un éclat d'une particulière beauté.

 

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09 avril 2018

John Irving : "A moi seul bien des personnages"

John IRVING : "A moi seul bien des personnages"

 

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Quel grand roman ! Un roman initiatique s'il en est, un roman sur la découverte de l'identité sexuelle, des erreurs d'aiguillages amoureux, de la différence. Dans le Vermont des années 1960, dans un collège de garçons, comment définir cette attirance amoureuse pour la bibliothécaire aux petits seins mais également la même attirance pour le professeur de théâtre qui n'est autre que le nouveau mari de sa mère ?

William, dit Billy, nous fait traverser cinquante ans d'évolution des moeurs aux États-Unis.

En mêlant théâtre, travestissement, littérature et aventures sexuelles, l'auteur nous raconte ce combat pour la tolérance, pour le respect de la différence, sans jamais tomber dans la facilité caricaturale.

La première partie, l'éducation du jeune William, est absolument magistrale. On entre de plein pied dans les doutes, la construction chaotique de la personnalité, dans les interrogations et les regards sur sa famille, ses congénères, ses expériences. Le récit est maîtrisé, malgré une chronologie chaotique elle aussi, la langue est belle et emporte complètement le lecteur. On est dans l'ambiance. C'est jamais sombre, l'humour guette toujours au coin d'une phrase, c'est épique et cocasse. Un régal.

Puis on entre de plein fouet dans le revers de la médaille : la maladie, l'épidémie, celle qui va décimer plus que toute autre la communauté gay à l'aube des années 1980. Quelle tristesse ! Le ton du roman change alors, mais la qualité littéraire se maintient. La lecture devient plus difficile, la gravité l'emporte sur l'insouciance du début.

Ode à la tolérance, homophobie ordinaire, brimades, quête d'identité, questionnements, finalement à travers quelques personnages shakespeariens c'est toute la palette de la  peinture d'une société en mouvement qui éclate dans les 600 pages de ce roman magnifique.

 

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14 mars 2018

Raymond Radiguet "Le bal du Comte d'Orgel"

Raymond RADIGUET : "Le bal du Comte d'Orgel"

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C'est certain que l'on a affaire là à une langue maîtrisée et une écriture raffinée. Mais au-delà de ça je me demande si ces qualités sont au service d'un roman qui peut passer le temps ?  Certes en 1924 il a pu marquer les lecteurs, d'une part en raison de la jeunesse de l'auteur, mais surtout en raison de la profondeur et de la finesse de l'aspect psychologique du récit. Mais aujourd'hui qu'en est-il ?

Partant d'une situation somme toute assez banale dans la haute société de l'époque, Radiguet décrit les sentiments qui unissent les trois personnages principaux, le Comte, son épouse et l'ami, amoureux de madame. Comment naît l'amour entre deux personnes, par quels signes l'autre sent-il qu'il en est l'objet, doit-on se contenter d'aimer sans attendre d'être aimé en retour ? 

Ces thèmes restent encore actuels, mais à la lecture on s'ennuie quand même un peu. Toutefois, pour qui est prêt à cet ennui, pour qui ne cherche pas de rebondissements ni d'intrigue, ce texte emballera par ses qualités littéraires.  Un monument historique en quelque sorte.

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04 mars 2018

Sorj Chalandon : "Le jour d'avant"

Sorj CHALANDON : "Le jour d'avant"

 

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Le grisou n'est pas une fatalité. Et pourtant le 27 décembre 1974 dans la fosse de St Amé, c'est lui qui va tuer 42 mineurs. Les mineurs du Nord, laborieux et silencieux, aristocrates du prolétariat ouvrier, savent que la mine va la dévorer. Tôt ou tard, et bien au-delà de la fatalité du grisou, ils seront mangés, usés, silicosés, rompus, détruits.

Alors, pourquoi, 40 ans plus tard, Michel, dont le frère Joseph a été victime de la catastrophe, remue t-il tout ce passé ?  Cherche-t-il à venger son frère, et à travers lui toutes les victimes ? Cherche-t-il à comprendre ? A exorciser le mal ? A se reconstruire, lui qui n'a connu la catastrophe qu'indirectement, lui, fils de paysans, lui qui ne voulait pas travailler la terre mais qui se destinait à rejoindre la troupe noire des abatteurs et des boiseurs par 600 mètres de fond ?

Sorj Chalandon, dans ce roman remarquable, nous conduit, à travers les arcanes tortueuses de l'esprit de Michel, dans cet univers où se mêlent les souffrances silencieuses, le devoir accompli et la fierté, revenant peu à peu sur les évènements du jour d'avant, c'est à dire du 26 décembre. Qui mystifie qui dans cette histoire ? On découvre au fil du récit la réalité des évènements. Mais de quelle réalité s'agit-il ? Celle de Michel ou celle de l'imaginaire collectif construit à partir d'images issues de "Germinal" ?

Le lecteur se laisse emporter, berner même, par le brio de la construction. Bravo !

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26 février 2018

W. Somerset Maugham : "La passe dangeureuse"

W. Somerset MAUGHAM : "La passe dangeureuse"

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Voyage en Chine au temps de l'Empire, avec ses fonctionnaires de l'administration coloniale au début du XXème siècle, mais aussi sa population locale, employée dans les maisons des européens, des mondes qui se mélangent peu. Mais là n'est pas le propos, même si le contexte est puissamment évoqué. 

Fraîchement débarquée d'Angleterre après avoir précipitamment épousé Walter un médecin bactériologiste exerçant à Hong-Kong, Kitty se trouve plongée dans cet univers particulier, dans cette ambiance chaude et humide de l'extrême Asie.

Kitty n'a pas vraiment épousé Walter par amour, mais plus par l'envie rageuse de quitter sa mère et sa famille. Walter n'est que cet être terne, ce chercheur sans vie sociale, fade, presque transparent dans cette société coloniale. Kitty, oisive et insatisfaite, rencontrera Charlie, brillant, séduisant et se jette à corps perdu dans cet amour, dans cet espoir. Quand Walter découvre cette liaison il laisse à Kitty le choix, ou bien de se marier avec Charlie si c'est lui qu'elle aime, ou bien de le suivre dans un territoire reculé de la Chine où il a accepté un poste de médecin dans cet endroit touché par l'épidémie de choléra.

Et voilà le couple qui remonte les vallées, en chaises, jusqu'à ce village perdu où vivent quelques soeurs dans un couvent et où meurent chaque jour des êtres victimes de la terrible épidémie. Mise à l'épreuve Kitty découvrira là une autre facette de sa personnalité, moins futile, tournée vers autrui. Elle découvrira aussi, au détour d'événements dramatiques, la personnalité de Walter qui n'a jamais cessé de l'aimer. Transformée, Kitty prendra conscience, peut-être un peu tardivement, qu'elle est probablement passée à côté de quelque chose. Derrière le voile des illusions.

Le roman est beaucoup plus mélancolique et beaucoup moins romantique que le film "Le voile des illusions" portant magnifique. Et en lisant le roman on ne peut s'empêcher d'entendre les notes de Satie (la "Gnossiène n°1" accompagne admirablement le film) qui prennent ici toutes leur valeur. Un roman terrible sous couvert d'une histoire d'amour et d'adultère dans la bonne société coloniale britannique.

 

 

 

 

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