16 novembre 2015

Antoine Choplin : "La nuit tombée"

Antoine CHOPLIN : "La nuit tombée"

 

nuit tombée

Que reste-t-il de Tchernobyl ? Pas de la centrale dont le confinement de béton et d'acier est toujours en cours presque 30 ans après l'accident, non, mais les gens de Tchernobyl ? Ceux de Pripiat plus exactement ?

Ces gens qui ont vécu l'accident, qui ont travaillé sur le site pour le sécuriser dès le lendemain de ce 26 avril 1986, ceux qui sont partis, évacués, ceux qu'on a installé plus loin et qui ont repris un cours de vie, ceux qui sont atteints d'affections incurables, ceux qui ont perdu les leurs ...

Gouri fait parti de ceux-là. Il vit à Kiev, il est écrivain. Il veut revenir chez lui à Pripiat, revoir son appartement, là où il a vécu avec sa femme et sa fille. Mais la zone est protégée et inhabitée, c'est un no man's land. Il décide d'y aller enfourchant sa moto. Le temps d'un aller-retour, avec une halte le temps d'un dîner chez les amis restés à proximité de la zone.

C'est simple, mais c'est beau. Quelques dialogues à mots comptés, des phrases simples, de la poésie et beaucoup d'émotions.Un court roman, qui se lit vite, mais qui grâce à sa profondeur restera longtemps dans les souvenirs.

Antoine Choplin est un auteur que j'apprécie pour son écriture et par la capacité qu'il a à situer des histoires simples dans des contextes graves ( le bombardement de Guernica pour "Le héron de Guernica" ou encore l'exode de 1940 pour "Radeau").

 

 

 

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11 novembre 2015

Thomas B. Reverdy : "Il était une ville"

Thomas B. REVERDY : "Il était une ville"

Reverdy

Encore un roman de la rentrée littéraire 2015 qui a figuré dans la première liste du Goncourt.

Le décor est vite planté : il s'agit de Detroit (Michigan). Detroit la ville des moteurs, capitale de l'industrie automobile toute puissante. Mais en ce début de XXième siècle, la Catastrophe a saisi la ville. Un cataclysme qui va tout emporter.

2008 : la crise financière va emporter complètement cette ville, ses usines, ses habitants. Plus de travail, impossible de rembourser les crédits, les habitants quittent peu à peu la ville. Le dernier qui part éteint la lumière....

C'est dans cette atmosphère qu'un ingénieur français est envoyé par l'Entreprise pour mettre au point une nouvelle plate-forme d'automobile qui permettra de relancer cette industrie. il découvre alors la désolation. Des quartiers entiers désertés, des services publics abandonnés, des gamins livrés à eux-mêmes, des mafias locales qui réorganisent la société, une police dépassée et quelques âmes qui ne veulent pas (ou ne peuvent pas) partir.

Ecrits en chapitres courts et denses, on suit quelques personnages typés et attachants, même s'ils sont parfois un peu archétypaux. Ils sont les résidus d'une société où le taylorisme a poussé à fond sa logique implacable, au-delà des processus industriels jusque dans la vie même, où la finance s'auto-nourrit sans états d'âmes, où l'argent roi ne connaît ni règles ni frontières ...

La ville de Détroit est particulièrement bien décrite, elle est même le personnage principal du récit, et l'auteur s'en est particulièrement imprégné et nous la restitue avec une force évocatrice à la fois féroce et tendre.

Detroit-problems

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01 novembre 2015

Gaëlle Josse : "Le dernier gardien d'Ellis Island"

Gaëlle JOSSE : "Le dernier gardien d'Ellis Island"

josse

Ellis Island est une île située à l'embouchure de l'Hudson au sud de New-York. Sur cette île se trouve un ensemble de bâtiments qui a abrité les services fédéraux de l'immigration. Pendant toute la première moitié du XXème siècle tous les immigrants (pour l'immense majorité européens) ont transité par cet endroit situé à quelques centaines de mètres de Liberty Island. Le temps du séjour était variable selon la complexité du dossier du migrant (qualifié par des critères sanitaires, politiques et judiciaires essentiellement).

Une dernière étape sur le chemin de l'accès à l'Amérique, le point de départ d'une nouvelle vie. Car tous en arrivant rêvent de ça et tous en partant d'Europe ont abandonné leur vie ancienne.

Nous sommes ici en 1954, à quelques jours de la fermeture définitive du centre. C'est le journal tenu par son directeur pendant ces quelques jours que nous lisons. Le centre est vide, restent les souvenirs et les fantômes de toute une vie passée au service d'une mission à la fois noble par son objet (accueillir) et déchirante par ses contraintes (refuser l'accès).

John Mitchell profite de ces quelques jours de solitude pour une introspection rétroactive sur les faits marquants de la vie qu'il quitte, sa jeunesse, son mariage, les épreuves de la vie, son ascension professionnelle, ses rencontres marquantes avec les immigrants, le traitement de certains "dossiers" délicats. C'est bien l'unité complexe de l'homme qui est mise à nue avec ses forces et ses faiblesses, ses certitudes et ses doutes.

Le ton est intime, il ne s'agit pas d'une somme sur le fonctionnement de cet instrument majeur de la politique migratoire des Etats-Unis, et les portraits dressés sont touchants. Et finalement si les migrants ne forment que le décor, la sous-couche, ils constituent par leur humanité le coeur même et la saveur de ce court roman.

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(1892, arrivée de migrants à Ellis Island)

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28 octobre 2015

Denis Tillinac : "Retiens ma nuit"

Denis TILLINAC : "Retiens ma nuit"

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Blois, sur les bords de Loire, comme le fleuve, la vie coule, tranquille. Comme un espace-temps figé dans cette France provinciale, pas vraiment ringarde, mais pas vraiment avant-gardiste non plus.

C'est là que vivent François et Hélène. Devrais-je dire François et Claire d'un côté et Hélène et Franck de l'autre.

François est médecin, assez peu conventionnel en termes de mode de vie "bourgeois", même s'il a épousé le meilleur parti de la ville. Hélène tient une galerie d'art, c'est surtout l'épouse de Franck, un homme d'affaires arriviste et pressé.

La soixantaine, la vie est bien rangée et certainement ennuyeuse, des enfants, des petits enfants ...

Mais l'amour dans tout ça ?

Peut-on à 60 ans s'affranchir des codes et entamer une aventure passionnée sans pour autant vouloir renverser la table des conventions sociales  ?

A  travers le double récit de cet amour, d'un côté le journal de François et de l'autre les lettres d'Hélène, Denis Tillinac nous refait traverser la France dans le temps (depuis les années '60 le temps de la jeunesse, la France de Johnny, des premières amours), dans l'espace (Paris et la province, les châteaux de la Loire) et dans les moeurs (scènes de vie familiale, oligarchie politique provinciale, études, ascension sociale ...).

Mais le texte a du mal à accrocher. C'est lourd, un peu emphatique et fastidieux à la lecture.Un charme désuet jusque dans l'écriture.

Reste cette belle histoire d'amour portée par ce message d'espoir universel. Et c'est tant mieux.

 

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20 octobre 2015

Olivier Bleys : "Discours d'un arbre sur la fragilité des hommes"

Olivier BLEYS : "Discours d'un arbre sur la fragilité des hommes"

bleys

Le sumac c'est l'arbre à laque. Même vieux et improductif, il trône devant la maison des Zhang à Shenyan au nord-est de la Chine. Zhang Wei a enterré ses parents à son pied, et les vieilles racines font probablement corps avec les fondations de l'humble bâtisse qui tient lieu de maison familiale.

Dans cette Chine post-industrielle, à l'heure de la finance reine, du capitalisme roi, que reste t-il des anciennes familles ouvrières ? Comment ces pauvres gens que la Révolution avait porté aux nues s'adaptent-ils à la Chine nouvelle, celle du XXIème siècle ?

Wei est un chômeur qui lutte chaque jour pour chaparder un peu de charbon pour chauffer sa famille, en revendre une partie pour économiser afin de réaliser le souhait de ses parents : posséder enfin la maison qu'ils habitent. Yuan après yuan, la famille (le mari, l'épouse, la fille et les beaux-parents) vit de sacrifices quotidiens.

Mais que représente le rêve d'un individu face à la machine impitoyable du profit, du progrès, de la transformation radicale de la société ? Que pourra la volonté d'une famille unie face au projet  de creusement d'une gigantesque mine de terbium ?

Olivier Bleys nous fait pénétrer dans l'intimité chinoise, sublimant parfois le quotidien à la manière d'un Mo Yan. Sans manichéisme il montre les travers d'une société poussée vers le progrès technologique et qui n'a que faire des individus trop faibles, trop pauvres, ou sans ambitions. Mais ce roman est aussi le roman d'une résistance. Une résistance sourde, loin des médias, loin des fracas. Une résistance humble de ceux que la nouvelle révolution chinoise a oublié.

Comme le sumac vieux et improductif c'est grâce à leurs racines que les nouvelles branches peuvent atteindre le firmament.

arbre

 

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13 octobre 2015

Amélie Nothomb : "Acide sulfurique"

Amélie NOTHOMB : "Acide sulfurique"

acide sulfurique

Excellente surprise que cet Amélie Nothomb déjà vieux de 10 ans. Quand Nothomb ne parle pas d'Amélie c'est quand même bien.

Et ici c'est grave. C'est notre société du voyeurisme télévisuel qui est disséquée à travers le regard acéré de l'auteure. On est dans le paroxysme de la télé réalité. Le jeu s'appelle "Concentration" et reconstitue la vie déshumanisée d'un camp de concentration de l'époque nazie, les caméras en plus. Les candidats sont pris au hasard et soumis à la sauvagerie de kapos écervelés. L'affrontement du bien et du mal.

Au delà de l'histoire elle-même, qui manque un peu de profondeur toutefois, ce que l'on retient ce sont les questions sous-jacentes qu'il pose déjà à l'époque et qui sont toujours réelles et amplifiées aujourd'hui. En 2015 le télé réalité est devenue un contenu quotidien, un succédané de divertissement pour une masse qui cherche à vaincre l'ennui d'une société sans idéal et sans but. Le spectaculaire comme un sacré.

A la lecture de ce roman, on ne peut s'empêcher de penser à Aldous Huxley et à George Orwell. En est-on vraiment arrivé là ? La réalité virtuelle est-elle devenue notre réalité tangible ? Si Dieu est mort à Auschwitz au XXème siècle, n' a t-il pas ressuscité au XXIème dans le vide sidéral de l'information spectacle, de la gloire éphémère et de l'audience à tout prix ?

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08 octobre 2015

Anne Akrich : "Un mot sur Irène"

Anne AKRICH : "Un mot sur Irène"

Irène

Voici un roman de la rentrée littéraire 2015, reçu dans le cadre d'une masse critique organisée par Babélio.

Il s'agit d'un premier roman. Un premier roman certes, mais déroutant.

On se trouve dans le milieu universitaire français, du côté de St Germain, entre Sorbonne et rue Bonaparte, dans l'intimité d'un couple de professeurs. La femme Irène Montes est mondialement réputée dans les "gender studies", alors que le mari Léon Gary enseigne la littérature. Professeur renommé, il est en train de travailler au livre de sa vie et brigue parallèlement la présidence de l'Université. 

Leur relation est ambiguë. Apparemment Irène entretient des relations homosexuelles avec ses étudiantes les plus sexy, alors que Léon est tourmenté par la domination de sa femme, femme charismatique. A travers la vision de Léon, la personnalité d'Irène est disséquée, dans tous ses recoins, ses travers, ses perversions ...

Pourtant c'est bien Irène que l'on a retrouvé morte nue dans un hôtel à New-York ?

Pour savoir ça il faudra remonter dans les arcanes du cerveau de Léon, de sa perception, de ses propres fantasmes.

Anne Akrich nous conduit frontalement, brutalement, (vulgairement ?) dans cet univers ou se côtoient littérature, sexualité et humiliations. Elle le fait avec un style recherché, travaillé sans être lourd. Bref un bon premier roman,déroutant à la fois par le thème abordé (le scandale DSK n'est pas loin)  et la construction où se mêlent en permanence la réalité quotidienne et l'imaginaire fantasmé.

 

 

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04 octobre 2015

Isabelle Autissier : "Soudain, seuls"

Isabelle AUTISSIER : "Soudain, seuls"

soudain seuls

Isabelle Autissier, navigatrice émérite, connaît tous les océans et connaît l'aventure solitaire. Elle signe ici un magnifique roman.

Soudain, voilà le mot essentiel. Se retrouver seul on connaissait, par exemple McCandless dans Into the wild mais ici il s'agit d'un couple, et c'est soudain !

Au départ on est dans un mélange de Vendredi ou les limbes du Pacifique et de KohLanta. Mais c'est moins bucolique, et surtout moins ludique. On est au sud de la Patagonie, quelque part entre Ushuaïa et le Cap Horn, dans les 50ème, dans le grand sud. L'environnement est hostile.

Et soudain on a plus rien : plus de moyen de locomotion, plus de confort, plus de communications, plus de nourriture, plus rien. Plus que ce couple parti à l'aventure et que personne ne peut localiser. Perdu dans un endroit où personne ne passe, loin des routes maritimes fréquentées.

Il leur reste l'amour et l'espoir dans les ruines d'une station baleinière désaffectée depuis les années '50.

Mais peu à peu l'espoir s'en va. Et l'amour peut-il être plus fort que le désespoir ? Car ici on est pas dans l'aventure solitaire, l'autre permet de tenir, mais il faut aussi, en permanence, supporter l'autre.

Isabelle Autissier ne contente pas d'un roman d'aventure, c'est aussi une réflexion profonde sur l'amour, sur la survie, sur l'essentiel. Les personnages et les situations sont fouillés. Un vrai grand roman.

Un coup de coeur.

 

 

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29 septembre 2015

Eliette Abécassis : "Un secret du docteur Freud"

Eliette ABECASSIS : "Un secret du docteur Freud"

abecassis freud

A Vienne 1938, avec l'Anschluss, on ne peut pas dire que la science psychanalytique ait encore de l'avenir. Sigmund Freud est âgé, il est conscient du danger qui le guette et préconise à ses disciples d'aller à travers le monde continuer à creuser le sillon de cette science de l'âme humaine. Une science juive, dont les fondements même mettent en cause la théorie de la supériorité aryenne.

Pourquoi ne veut-il pas quitter Vienne, malgré l'insistance de son entourage et notamment l'entremise de Marie Bonaparte, ancienne patiente devenue condisciple ? Sigmund est préoccupé par le sort de lettres qu'il a échangé à l'époque avec le Dr Fliess, et dont le contenu, s'il est un apport essentiel à la naissance de la fameuse théorie du complexe paternel, recèle également un secret personnel ... Cette correspondance a-t-elle alors pour Freud plus de valeur que sa propre vie et celle de sa famille, alors pourchassés par lle régime ?

Au passage, on découvre la vie privée de Freud, sa vie familiale, ses réflexions.

Avec son écriture fluide, et même si l'on est pas un érudit de la psychanalyse, le récit nous emporte dans cette époque particulière de l'histoire de l'humanité en compagnie de ce personnage majeur de la pensée du XXème siècle.


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20 septembre 2015

Thierry Beinstingel : "Retour aux mots sauvages"

Thierry BEINSTINGEL : "Retour aux mots sauvages"

beinstingel

Voilà un roman que j'avais repéré dès 2010 parmi toute une série qui abordait les questions sociales. Ce roman a pour trame de fond une actuallité déprimante constituée d'une vague de suicides dans une grande entreprise française.

Au-delà de l'actualité on pénètre dans le monde du travail, de l'entreprise, de l'organisation, du management ...

Après avoir passé des années comme électricien dans ce grand groupe, le voici à cinquante ans, touché par une restructuration. Il va désormais devenir un opérateur sur une plateforme téléphonique. Il passe de la main à la bouche, du travail d'équipe à l'isolement.

On lui change son prénom, le voici "Eric" à présent, comme un autre individu, une personnalité cachée, neutre, derrière les cloisons du plateau téléphonique. Un autre soi, le symbole de la déshumanisation du travail. Mais les quelques collègues ne suffiront pas à vaincre ce malaise grandissant, ce mal être qui le mine. Anonyme, perdu dans cette société, il compense en s'adonnant à la course à pied ... un échappatoire.

Mais ce monde brutal, sauvage, est-il fatalement castrateur ? Eric en cherchant l'humain dans ses "conversations" téléphoniques va être amené à transgresser la règle. Il viendra en aide personnellement à un "client".

Et finalement si cette transgression l'avait sauvé de la vague de suicides ?

Avec ce roman, on pénètre au coeur du monde du travail dans les grandes entreprises, et chacun y reconnaîtra tel ou tel aspect, traité ici avec un réalisme féroce. Bien écrit, avec un style alerte, ce court roman nous confronte à la réalité du milieu du travail. Comment chacun y trouve une utilité, des perspectives de développement, un avenir après cinquante ans alors que le désenchantement gagne. Il met aussi en lumière le poids écrasant de l'organisation sur l'homme, la société "anonyme", celle pour qui seul le compte de résultat a une importance.

 

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