23 mars 2015

Karine Tuil : "L'invention de nos vies"

Karine TUIL : "L'invention de nos vies"

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Voilà un grand roman, un roman sur le mensonge, sur le reniement de ses origines, sur la réussite sociale à tout prix. A tout prix ? Vraiment ?

Sam Tahar est un avocat français installé à New-York est ce que l'on peut décrire comme un homme qui a réussi. Sam Tahar un homme aux multiples facettes, car cette réussite est en grande partie fondée sur un mensonge. Comme une tare qu'il faut taire, qu'il faut cacher. Janus à la déontologie professionnelle irréprochable, à l'aise dans le milieu de la haute finance mais à la vie privée débridée d'un accro au sexe sans scrupules.

A l'occasion d'un procès, Samuel et Nina, des amis de jeunesse, le voient à la télévision. 20 ans se sont écoulés, ils reprennent contact avec lui. Bien malgré lui, Sam Tahar va se trouver confronté à son passé et à la fragilité des fondations de son modèle social. Le grand cataclysme, l'explosion. Et c'est la vie des trois protagonistes qui va alors se trouver chamboulée.

Fort bien écrit et fort bien construit, ce roman à la Joyce Carol Oates, transporte le lecteur, dans cette atmosphère malsaine et oppressante, jusqu'à un dénouement surprenant et qui,à cent pages de la fin, relance complètement l'histoire. Rien n'est blanc, rien n'est noir, mais rien n'est gris non plus dans ce roman d'amour, d'amitié, de manipulations, d'ascensions et de descentes vertigineuses sur fond de religion et de politique.

 

 

 

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28 février 2015

Nell Leyshon : "La couleur du lait"

Nell LEYSHON : "La couleur du lait"

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Nell Leyshon signe ici un grand roman, non par le nombre de pages, mais par le contenu à la fois sensible dans le fond et original dans la forme.

Dans l'Angleterre, en cette année 1831, Mary écrit le récit de sa vie, plus exactement le récit des derniers mois de sa vie. Mary a 15 ans, elle vit avec ses soeurs et ses parents dans la ferme familiale. Ne rechignant à aucunes tâches, même les plus éprouvantes. Elle partage, sous la poigne du père, une vie humble faite de labeur et de sueur.

Elle sera mise au service du pasteur par son père, moyennant finance, pour s'occuper de sa femme malade. Peu à peu, avec son franc parler et sa répartie facile, elle gagne la confiance de la famille. Elle découvre alors l'apprentissage de la lecture et de l'écriture.

Livrant alors, de façon rétrospective, ces quelques mois de son existence en peignant avec justesse, humour et simplicité cette vie campagnarde avec ses différences sociales bien marquées et la place de la domesticité, la jeune Mary nous entraîne avec toute sa spontanéité dans le quotidien. Un quotidien pas toujours aussi bucolique que les apparences le laissent croire.

Un année à peine rythme ce texte brut, profond et touchant, émouvant et dramatique à la fois.

Une belle réussite littéraire. Un coup de coeur à coup sûr.

 

 

 

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19 février 2015

Michel Bernard : "Les forêts de Ravel"

Michel BERNARD : "Les forêts de Ravel"

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Maurice Ravel, le talentueux compositeur, était-il à ce point marqué par la forêt ? De Bar-le-Duc à Montfort l'Amaury en passant par Ciboure et Verdun c'est un invariant de sa vie, qu'elle soit celle du musicien ou celle du soldat engagé volontaire dans les affres de la grande guerre. C'est que ce milieu convient bien à son âme solitaire.

A quarante et un ans, alors qu'il avait été jugé trop frêle pour être déclaré apte au service quelques années plus tôt, et qu'il est déjà un musicien célèbre, il s'engage dans l'armée. Affecté à la conduite de camion du côté de Bar le Duc, le voilà quelques temps plus tard, ambulancier à Verdun, chargé de descendre le blessés du front vers les hôpitaux militaires.

Cet épisode, comme une parenthèse dans sa vie, est passionnant. Le voilà simple soldat, partageant avec humilité la vie des troufions, leur quotidien (même si Ravel sans bénéficier d'un régime de faveur, a su se ménager un petit confort personnel) leurs angoisses. Toujours soucieux de servir, simplement mais efficacement, il se laisse absorber par les tâches ingrates et par l'ennui consubstantiel à la condition de soldat. Mais, apercevant un piano rangé dans un coin de la grande salle du château servant d'hôpital, comment résister à la tentation ? Et voilà que les notes de Chopin viennent alléger et soulager l'ambiance générale, faite de cris, d'amputations, de malaises et d'opérations en tous genres.

A la fin de la guerre, il reprendra, plus ou moins sa vie d'avant, ne trouvant finalement une certaine stabilité qu'à partir du moment où il achètera le "Belvédère" à Monfort l'Amaury.

Écrit dans un style  laissant une large place à la description, et parfois un peu précieux par le vocabulaire utilisé, ce roman alterne le bon et le moins bon. Autant la première partie, et la vie du soldat, est passionnante, dynamique et humaine, autant la fin du roman est assez terne, plus contemplative. Un peu à l'image de Ravel lui-même en quelque sorte. Mais ce déséquilibre entraîne une certaine lourdeur à la lecture.

On ne peut s'empêcher de penser, à la fin, à l'excellent roman d'Echenoz qui retrace les dernières années du compositeur, et qui nous plonge sans ambage dans son esprit torturé, ses manières maladives, sa personnalité complexe et attachante à la fois.

 

Merci à Babélio (Masse critique) et aux éditions de la Table Ronde pour l'envoi de ce livre.

 

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16 février 2015

Joyce Carol Oates : "Mudwoman"

Joyce Carol OATES : "Mudwoman"

Mudwoman

Renaître du marais, de la boue. Voilà le destin de cette fillette que sa mère a abandonnée dans la fange humide pour y mourir. Récupérée par un braconnier, elle sera confiée à une famille d'accueil avant d'être adoptée par une famille de quaker qui lui donnera affection et éducation.

Mais peut-on jamais en sortir ?

Étudiante brillante, elle devient rapidement professeur à l'université et à tout juste quarante ans elle se voit confier la présidence de cette même université. Brillante ! Meredith Ruth Neukirchen inspire l'admiration de beaucoup, la jalousie de certains et la haine de biens d'autres. 

Lors d'un déplacement pour un colloque, la voilà qui, au-delà de toute logique et de toute raison, loue une voiture pour se rendre sur les lieux de son passé. A la recherche de cet événement tragique d'il y a trente cinq ans, à la recherche de son moi profond, de celui de "Mudgirl" la fille de la boue.

Meredith, la femme forte, brillante, volontaire et battante, va alors percuter son passé, et "Mudgirl" qui sommeille en elle va la transformer en"Mudwoman".

Le récit, brillamment mené, nous emmène en même temps que dans les profondeurs de l'âme, dans les profondeurs de la société américaine. Cette société intellectuelle divisée par le clivage sur la guerre au terrorisme, entre le maintien d'une Amérique aux valeurs traditionnelles (blanche, chrétienne, hétérosexuelle, sécuritaire) et la perspective d'une Amérique plus ouverte, progressiste et tolérante. Cette société intellectuelle où l'université cristallise toutes les perversions, tous les jeux de pouvoirs, toutes les manigances.

Mais la force du récit vient aussi d'une plongée abyssale dans l'âme de Meredith, avec les doutes qui pointent, les troubles qui sommeillent, les délires qui apparaissent. Et là c'est tout un monde qui s'ouvre, un malaise qui croît, et que l'auteure installe sciemment et avec brio.

Le récit est captivant, le style est recherché, la narration faite de plusieurs flash backs happe le lecteur. Bref, un très grand roman.

Autant j'avais eu du mal avec cet auteure lors d'une première expérience avec "Délicieuses pourritures" autant ce roman me réconcilie et m'incite à poursuivre ma découverte de Joyce Carol Oates, une grande parmi les grands.

 

 

 

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26 janvier 2015

Adrien Bosc : "Constellation"

Adrien BOSC : "Constellation"

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Constellation c'est l'avion d'Air France qui, ce 27 Octobre 1949, transporte trente sept passagers d'Orly vers New-York. Ce vol n'atteindra jamais son objectif, il s'écrasera sur le mont Redondo dans l'archipel des Açores. Dans ce vol, un homme que la France entière connaît, l'amoureux de Piaf, le "bombardier", le boxeur Marcel Cerdan. Le boxeur qui retourne aux Etats-Unis chercher sa revanche, son titre mondial dont il a été dépossédé. Le boxeur qui prendra l'avion car son Edith ne supporte pas plus longtemps la séparation et ne conçoit pas que son Marcel puisse prendre tranquillement le transatlantique, l'amour ardent n'attend pas.

Mais, et c'est là l'intérêt du roman d'Adrien Bosc, dans cet avion au destin tragique, il y a tous les autres passagers et membres d'équipages, notamment Ginette Neveu, violoniste virtuose et son Stradivarius, un associé de la Disney Company inventeur du "merchadising", l'illustrateur Boutet de Monvel, des hommes d'affaires, des jeunes basques en route vers l'immigration, des hommes, des femmes, un mélange hétéroclite de nationalités et d'intérêts particuliers. Pour la plupart ce vol est un hasard. Même l'escale aux Açores est due aux conditions météo en Atlantique nord qui empêchent l'atterrissage à Shannon.

C'est à travers ces portraits, brillamment dressés, mais aussi à travers la minutieuse reconstitution à laquelle se livre l'auteur que l'on comprend cette histoire. Évidemment, l'aspect purement romanesque cède donc sa place, point de fiction ici, aux faits, aux bribes, aux éléments, aux tentatives d'explications. Et de nous montrer que chaque vie est un destin, et que chaque vie, si brillante fut elle peut s'arrêter soudainement, parce qu'une suite de circonstances a conduit le pilote, pourtant très expérimenté, à rater sa phase d'approche au dessus de l'ïle Sao Miguel.

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20 janvier 2015

Thomas Pynchon : "Fonds perdus"

Thomas PYNCHON "Fonds perdus"

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Thomas Pynchon est considéré comme un écrivain majeur de la littérature US de la deuxième moitié du XXème siècle. Mais ce roman là, n'est certainement pas significatif.

New-York printemps 2001, Maxine Tarnow, ex-inspectrice des fraudes sans licence (sorte d'expert-comptable), se retrouve à enquêter sur une société informatique qui a étrangement survécu à l'éclatement de la bulle Internet. Pour découvrir comment et pourquoi des flux occultes d'argent circulent à partir et vers cette société, elle va devoir plonger dans le Web profond.

Lecteurs paranoïaques vous allez vous régaler !

L'enquête nous mène, à travers une galerie de personnages farfelus et complètement déjantés, dans le grand complot. Comme si un lien évident existait entre l'achat de kilomètres de fibres optiques et l'attentat du 11 septembre. Toute une toile qui se tisse autour de cette fameuse société et le pouvoir se joue au fin fond du Web, dans cet espace médian, ni blanc ni noir ni gris, où le réel et le virtuel se côtoient et se mélangent.

Non sans humour et truculence, l'auteur décortique aussi New-York, son paysage, sa population, son rythme, sa pulsation.

Mais le récit n'est pas fluide. Le style, recherché certes, accroche. La lecture est difficile, hachée, voire fastidieuse par moments. C'est dommage, car la matière est là.

Il faudra que je tente autre chose de Pynchon, pour me forger une opinion. Peut-être "L'arc en ciel de la gravité".

 

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07 janvier 2015

rentrée littéraire hiver 2015

"La liste de mes envies"

Pas envie de tomber dans la fièvre médiatique houellebeco-despentessienne de ce Janvier 2015, alors, sans boulimie, j'ai fait ressortir trois romans qui me font de l'oeuil.

Laurent Gaudé, une valeur sûre, pour confirmer tout le bien que je pense de lui après la lecture de "Le soleil des Scorta", Marie Sizun, dont j'ai tout lu (ou presque), un outsider de la littérature française, et enfin un roman de langue anglaise dont l'action se déroule en Nouvelle-zélande au XIXème siècle, pour le dépaysement et la découverte.

Laurent Gaudé "Danser les ombres" chez Actes Sud

Marie Sizun "La maison-guerre" chez Arléa

Eleanor Catton "Les luminaires" chez Buchet-Chastel

danser

maison guerre

luminaires

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05 janvier 2015

Tour d'horizon de 2014

2014 : une année riche en belles découvertes et de bons moments de lectures 

 

33 livres lus cette année.

Essentiellement de la littérature française plutôt contemporaine (Maylis de Kérangal, Lola Lafon, Pierre Lemaître, Valentine Goby, Amélie Nothomb, Kamel Daoud, Eric Vuillard, Anne Plantagenêt) mais aussi un peu plus ancienne (Annie Ernaux, Scholastique Mukasonga, Jean Echenoz, Gisèle Pineau) voire des classiques du siècle précédant (Jean Giono, Antoine Blondin).

Des petits détours du côté des Etats-Unis (William Styron, Dennis Lehane, Woodie Guthrie).

Le classique de l'été (XIXème siècle) consacré à Mark Twain "Les aventures de Hucklebery Finn".

Et puis des lectures "exotiques", notamment en Chine avec Mo Yan ("Beaux seins, belles fesses"),  en Argentine avec Selva Almada ("Après l'orage"), en Islande avec Hannah Kent ("A la grâce des hommes") ou en Israël avec Shani Bojianjiu ("Nous faisions semblant d'être quelqu'un d'autre").

Bien sûr quelques lectures ont un peu déçu, c'est le cas d'Hervé Bougel ou Sophie Brocas.

Cette année deux incursions dans des univers différents : le sport avec David Alban ("Histoire du rugby au Pays-Basque") et Widy Grégo ("Ma vie en diagonale") et la littérature jeunesse avec Teri Terry, Ruta Sepetys, Béatrice Egémar et Ransom Riggs.

2014

 

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27 décembre 2014

Gisèle Pineau "Cent vies et des poussières"

Gisèle PINEAU : "Cent vies et des poussières"

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Un livre de femmes, un livre de maternité. En voilà des portraits ! Des femmes de toutes générations dans ce ghetto de Guadeloupe où il est plus facile d'entrer que de sortir. Des femmes blessées, dans leur âme profonde. Des femmes meurtries dans leur désir profond.

Et surtout Gina, celle qui ne vit que pour porter des enfants, celle que la grossesse rend heureuse, et qui porte là son huitième enfant. Elle que la grossesse rend vivante alors que la mort emporte les autres autour d'elle, comme sa soeur Vivi par exemple.

Et sa mère Izora, devenue impotente mais qui se souvient des histoires pas si anciennes du temps de l'esclavage.

Et Sharon, dans tout ça ?  Qui, à douze ans, prend conscience de la fragilité de sa mère,  celle qui aime la grossesse mais n'aime pas les enfants, celle qui abandonne ses deux ainés à leur triste sort de voyous et de droguée ... Quelle souffrance !

Gisèle Pineau nous brosse un univers sombre et lumineux à la fois, où se côtoient la misère et la joie. Un univers où sont mises en lumières ces femmes qui assument, avec plus ou moins de réussite, la responsabilité d'élever une famille mono-parentale. Ces femmes qui vivent des allocations et qui combattent au quotidien dans la violence de l'environnement immédiat et dans la pauvreté culturelle dispensée à longueur de journée par des séries télévisées. A ce titre, le regard de Sharon émeut le lecteur.

Gisèle Pineau est une romancière talentueuse pour décrire un tel contexte, une Guadeloupe sans plage  ni palmiers, avec un regard distancié et précis.

 

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17 décembre 2014

Ransom Riggs : "Miss Peregrine et les enfants particuliers"

Ransom RIGGS : "Miss Peregrine et les enfants particuliers"

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Voila un univers étrange et fascinant à la fois. En Floride, Abe, le grand-père, raconte des histoires à Jacob, son petit-fils. Ces histoires extraordinaires et incroyables, qui relèvent plus d'un délire de vieux sénile que d'un conteur, lassent le jeune homme. Et pourtant, témoin de la mort atroce de son grand-père, Jacob comprend qu'Abe essayait de lui révéler une vérité au-delà des apparences.

La vérité de son grand-père se trouve sur une île du Pays de Galles, où il s'est réfugié en 1940, fuyant la Pologne sous occupation nazie. Dans cette île se trouve une maison pour enfants orphelins sous la bonne garde de Miss Peregrine.

A partir de quelques photos et d'une lettre découverts dans les affaires de son grand-père, Jacob part à l'aventure, à la recherche du passé .

Transporté dans un imaginaire fantastique, le lecteur est alors captivé par les découvertes successives du jeune Jacob. Malgré une certaine lenteur à se mettre en place, l'intrigue se noue peu à peu. On fait la connaissance de personnages biens "particuliers" et les photos qui agrémentent le texte confèrent une dimension réaliste au récit. Bravo pour la trouvaille.

Contrairement à ce qui est indiqué en quatrième de couverture "Une histoire merveilleusement étrange, émouvante et palpitante. Un roman fantastique qui fait réfléchir sur le nazisme, la persécution des juifs, l'enfermement et l'immortalité", ce roman ne fait pas réfléchir sur le nazisme et la persécution des juifs même de façon parabolique. En revanche, si le contexte est bien en lien avec des évènements historiques liés à la seconde guerre mondiale, il s'agit bien d'un roman d'aventure avec ses angoisses, ses batailles, ses rebondissements, ses émotions et ses sentiments, où le thème du temps est largement exploité, soit à travers sa transmission (le lien inter-générationnel) soit à travers sa relativité :le temps est il le même pour tous ? 

Finalement, je ressors de cette lecture avec un sentiment mitigé, probablement dû au décalage avec la cible visée par l'auteur.

 

 

 

 

 

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