20 septembre 2015

Thierry Beinstingel : "Retour aux mots sauvages"

Thierry BEINSTINGEL : "Retour aux mots sauvages"

beinstingel

Voilà un roman que j'avais repéré dès 2010 parmi toute une série qui abordait les questions sociales. Ce roman a pour trame de fond une actuallité déprimante constituée d'une vague de suicides dans une grande entreprise française.

Au-delà de l'actualité on pénètre dans le monde du travail, de l'entreprise, de l'organisation, du management ...

Après avoir passé des années comme électricien dans ce grand groupe, le voici à cinquante ans, touché par une restructuration. Il va désormais devenir un opérateur sur une plateforme téléphonique. Il passe de la main à la bouche, du travail d'équipe à l'isolement.

On lui change son prénom, le voici "Eric" à présent, comme un autre individu, une personnalité cachée, neutre, derrière les cloisons du plateau téléphonique. Un autre soi, le symbole de la déshumanisation du travail. Mais les quelques collègues ne suffiront pas à vaincre ce malaise grandissant, ce mal être qui le mine. Anonyme, perdu dans cette société, il compense en s'adonnant à la course à pied ... un échappatoire.

Mais ce monde brutal, sauvage, est-il fatalement castrateur ? Eric en cherchant l'humain dans ses "conversations" téléphoniques va être amené à transgresser la règle. Il viendra en aide personnellement à un "client".

Et finalement si cette transgression l'avait sauvé de la vague de suicides ?

Avec ce roman, on pénètre au coeur du monde du travail dans les grandes entreprises, et chacun y reconnaîtra tel ou tel aspect, traité ici avec un réalisme féroce. Bien écrit, avec un style alerte, ce court roman nous confronte à la réalité du milieu du travail. Comment chacun y trouve une utilité, des perspectives de développement, un avenir après cinquante ans alors que le désenchantement gagne. Il met aussi en lumière le poids écrasant de l'organisation sur l'homme, la société "anonyme", celle pour qui seul le compte de résultat a une importance.

 

Posté par fran6h à 10:18 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


10 septembre 2015

Eric Paradisi : "Blond cendré"

Eric PARADISI : "Blond cendré"

blond cendré

Blond cendré c'est la couleur des cheveux d'Alba, jeune résistante italienne qui combat le fascisme et qui un jour rencontre Maurizio, coiffeur juif. C'est la passion qui va les unir. Les boucles blond cendré vont immerger toute la vie de Maurizio, depuis la passion romaine avec Alba jusqu'à son exil à Buenos-Aires, sa déportation à Birkenau et la mort de sa petite-file à Paris.

Dans un premier temps on suit la vie de Maurizio, sauvé de la mort concentrationnaire grâce à son talent de coiffeur, la basse besogne qu'il accomplit là-bas et finalement son retour au pays. Dans un second temps, l'auteur nous conduit dans l'âme de sa petite fille et un dialogue se noue entre les vivants et les morts. Le récit devient moins linéaire. On découvre, par touches, comme des reflets de lumière dans la chevelure cendrée, la vie qui continue, l'amour qui transporte, l'amour comme un remède à la fragilité de la liberté, comme un antidote à la bête immonde qui rode et peut à chaque instant nous insuffler son haleine fétide.

Comme la vie et la mort, le passé et le présent se côtoient, s'éclairent mutuellement. Si les sujets abordés sont lourds, le récit est plein de sensibilité, même si la narration et le choix artistique de l'auteur peuvent décontenancer le lecteur.

cheveux

(amas de cheveux, à Birkenau)

Posté par fran6h à 09:26 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

10 juin 2015

Laurent Gaudé : "La mort du roi Tsongor"

Laurent GAUDE : "La mort du roi Tsongor"

tsongor

Tsongor est fils de roi mais n'hérite d'aucun royaume. Il constitue une armée et s'en va à la conquête du monde connu, jusqu'aux confins des contrées sauvages. Il construit son royaume, soumet des peuples, bâtit des villes. Il se retire enfin, paisible à Massaba. Au seuil de sa vie, il marie sa fille Samilia. Enfin, il a prévu de la marier à Kouame, mais un second prétendant arrive la veille du jour des noces...

Tsongor, ne veut pas choisir, ni décider. Las, il demande à son fidèle serviteur de mettre fin à ses jours, laissant Massaba en proie au chaos, au déchirement. Les deux clans vont s'affronter dans une bataille impitoyable. Seul Souba, le plus jeune fils,envoyé par son père à travers e royaume à la recherche d'un lieu de sépulture échappe à ce destin tragique.

Conte mythologique, à la fois épique et fantastique, ce roman nous entraîne dans une Antiquité africaine imaginaire où la vanité et l'orgueil guident le monde. Un monde qui révèle chaque jour, dans la guerre, un peu plus son absurdité. L'absurdité de cette lutte pour une femme que l'on a tôt fait d'oublier dès que les combats commencent. Cette femme qui n'a pas choisi mais qui avait prêté serment.

Extrêmement bien mené le récit est vif, saccadé parfois haché même, mais toujours haletant. Et qui au passage, à demi mot susurrés par les esprits, pousse notre réflexion sur la vie, sa construction et sa transmission aux générations futures Une tragédie de l'humanité.

Un coup de coeur.

 

 

 

 

Posté par fran6h à 08:16 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

20 mai 2015

François Bott : "Le dernier tango de Kees Van Dongen"

François BOTT : "Le dernier tango de Kees Van Dongen"

 

dernier tango

Avec Kees Van Dongen on navigue dans le Paris des peintres, on navigue dans Paris, entre le "Bateau-Lavoir" et Montparnasse, rive droite, rive gauche, rive droite, Paris bohème, Paris mondain.

On est ici dans le dernier jour de cet artiste, il a alors 91 ans et est alité dans sa maison à Monaco en cette fin Mai 1968. A la vue de la silhouette des infirmières qui s'occupent de lui, les souvenirs reviennent. Lui qui a tant aimé les femmes. Lui qui les a peintes. Lui qui les a dévoilées, dévêtues, dévorées. Des souvenirs fragmentaires, forcément avec l'âge ... Mais quelle vie ! Une vie faite d'urgences, d'apparences, et imprégnée de l'égoisme voire du narcissisme nécessaire à la nourriture du processus créatif.

Ecrit avec soin ce court roman se lit d'une traite. Un roman qui donne envie de (re)découvrir ce peintre qui a marqué son temps (années 1910 à 1940) et qui a côtoyé tout ce que la culture française et européenne de ce temps a produit de pépites.

Posté par fran6h à 22:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

22 avril 2015

Frédérique Deghelt : "La grand-mère de Jade"

Frédérique DEGHELT : "La grand-mère de Jade"

frederique-deghelt - la-grand-mere-de-jade

Voici un roman de l'intergénérationnel. Il relate une relation petite-fille-grand-mère entre Jade, trentenaire active parisienne, et Jeanne, dite Mamoune, quatre-vingts ans, veuve, savoyarde et au bord d'être placée en maison de "repos".

Jade refuse cet état de fait et croit qu'elle peut "arracher" sa grand-mère à son destin de fin de vie. Elle "l'enlève" et lui propose de vivre avec elle à Paris, de partager l'appartement et le quotidien.

Elles partageront bien plus. Elles se découvrent mutuellement, lentement. Chacune révélant subrepticement des éléments de son histoire, de ses passions.

Nos enfants, et pire encore, nos petits enfants nous connaissent-ils finalement ? Et nous, parents, grands-parents, que savons nous d'eux ?

La relation entre elles se noue et la littérature y est pour beaucoup.Écrire, lire, critiquer, tous les aspects y sont. A travers ces instants de partages et de rencontres, Frédérique Deghelt, dresse un portrait touchant de ces deux femmes. Sans sombrer dans l'émotion permanente, elle aborde de façon directe les sujets de la fin de vie, du désir, du sentiment amoureux voire de la passion. Mais le tout est parfois conduit sur un mode "midinette" avec cette histoire d'amour avec le bel et mystérieux inconnu ... 

Un sentiment mitigé ressort de cette lecture qui part d'une excellente intention mais qui dilue le sujet pour aboutir à une fin surprenante qui arrive probablement trop tard. Cela reste quand même une bonne lecture pour qui veut aborder l'intergénérationnel, un sujet qui n'est pas si fréquemment traité malgré tout.

Posté par fran6h à 08:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


18 avril 2015

Laurent Gaudé : "Danser les ombres"

Laurent GAUDE : "Danser les ombres"

gaudé danser

Laurent Gaudé, qu'on avait découvert sous le soleil écrasant des Pouilles, nous transporte ici à Haïti. Mais pas à n'importe quel moment ; au moment où l'île connaît un séisme important, un tremblement de terre phénoménal, le 12 Janvier 2010.

A travers quelques personnages singuliers et qui représentent la diversité de la population le décor du récit est planté. On aborde la vie locale à travers de multiples prismes, qui se rejoignent parfois, se retrouvent, s'éloignent à nouveau. Une richesse. Les tumultes politiques ne sont pas passés sous silence et l'espoir d'une jeunesse pour le renouveau est bien mis en avant. Un espoir, un horizon ... enfin !

Mais voilà, un phénomène naturel d'une extrême violence va tout détruire : les vies bien sûr, mais aussi les lieux, les liens entre personnes, l'organisation générale de la société. Tout est chamboulé. Et si le séisme avait réveillé l'esprit des morts enterrés ? Que viennent-ils hantés les vivants, les survivants ? Qui est mort ? Qui est vivant dans ce fatras ?

Bien écrit, c'est sûr, et avec des personnages attachants j'ai quand même eu du mal à accrocher à ce roman surtout à la fin, cette longue danse macabre et oppressante.

 

Posté par fran6h à 12:27 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

23 mars 2015

Karine Tuil : "L'invention de nos vies"

Karine TUIL : "L'invention de nos vies"

Tuil

Voilà un grand roman, un roman sur le mensonge, sur le reniement de ses origines, sur la réussite sociale à tout prix. A tout prix ? Vraiment ?

Sam Tahar est un avocat français installé à New-York est ce que l'on peut décrire comme un homme qui a réussi. Sam Tahar un homme aux multiples facettes, car cette réussite est en grande partie fondée sur un mensonge. Comme une tare qu'il faut taire, qu'il faut cacher. Janus à la déontologie professionnelle irréprochable, à l'aise dans le milieu de la haute finance mais à la vie privée débridée d'un accro au sexe sans scrupules.

A l'occasion d'un procès, Samuel et Nina, des amis de jeunesse, le voient à la télévision. 20 ans se sont écoulés, ils reprennent contact avec lui. Bien malgré lui, Sam Tahar va se trouver confronté à son passé et à la fragilité des fondations de son modèle social. Le grand cataclysme, l'explosion. Et c'est la vie des trois protagonistes qui va alors se trouver chamboulée.

Fort bien écrit et fort bien construit, ce roman à la Joyce Carol Oates, transporte le lecteur, dans cette atmosphère malsaine et oppressante, jusqu'à un dénouement surprenant et qui,à cent pages de la fin, relance complètement l'histoire. Rien n'est blanc, rien n'est noir, mais rien n'est gris non plus dans ce roman d'amour, d'amitié, de manipulations, d'ascensions et de descentes vertigineuses sur fond de religion et de politique.

 

 

 

Posté par fran6h à 09:07 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

19 février 2015

Michel Bernard : "Les forêts de Ravel"

Michel BERNARD : "Les forêts de Ravel"

ravel

Maurice Ravel, le talentueux compositeur, était-il à ce point marqué par la forêt ? De Bar-le-Duc à Montfort l'Amaury en passant par Ciboure et Verdun c'est un invariant de sa vie, qu'elle soit celle du musicien ou celle du soldat engagé volontaire dans les affres de la grande guerre. C'est que ce milieu convient bien à son âme solitaire.

A quarante et un ans, alors qu'il avait été jugé trop frêle pour être déclaré apte au service quelques années plus tôt, et qu'il est déjà un musicien célèbre, il s'engage dans l'armée. Affecté à la conduite de camion du côté de Bar le Duc, le voilà quelques temps plus tard, ambulancier à Verdun, chargé de descendre le blessés du front vers les hôpitaux militaires.

Cet épisode, comme une parenthèse dans sa vie, est passionnant. Le voilà simple soldat, partageant avec humilité la vie des troufions, leur quotidien (même si Ravel sans bénéficier d'un régime de faveur, a su se ménager un petit confort personnel) leurs angoisses. Toujours soucieux de servir, simplement mais efficacement, il se laisse absorber par les tâches ingrates et par l'ennui consubstantiel à la condition de soldat. Mais, apercevant un piano rangé dans un coin de la grande salle du château servant d'hôpital, comment résister à la tentation ? Et voilà que les notes de Chopin viennent alléger et soulager l'ambiance générale, faite de cris, d'amputations, de malaises et d'opérations en tous genres.

A la fin de la guerre, il reprendra, plus ou moins sa vie d'avant, ne trouvant finalement une certaine stabilité qu'à partir du moment où il achètera le "Belvédère" à Monfort l'Amaury.

Écrit dans un style  laissant une large place à la description, et parfois un peu précieux par le vocabulaire utilisé, ce roman alterne le bon et le moins bon. Autant la première partie, et la vie du soldat, est passionnante, dynamique et humaine, autant la fin du roman est assez terne, plus contemplative. Un peu à l'image de Ravel lui-même en quelque sorte. Mais ce déséquilibre entraîne une certaine lourdeur à la lecture.

On ne peut s'empêcher de penser, à la fin, à l'excellent roman d'Echenoz qui retrace les dernières années du compositeur, et qui nous plonge sans ambage dans son esprit torturé, ses manières maladives, sa personnalité complexe et attachante à la fois.

 

Merci à Babélio (Masse critique) et aux éditions de la Table Ronde pour l'envoi de ce livre.

 

Posté par fran6h à 16:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

02 décembre 2014

Kamel Daoud : "Meursault, contre-enquête"

Kamel DAOUD "Meursault, contre-enquête"

daoud

J'attendais certainement beaucoup de ce roman dont l'idée de départ très originale avait de quoi attiser la curiosité du lecteur, ne fut-il pas camusien du reste.

Car ici nous sommes dans le négatif de "L'étranger", dans le non-dit du célébrisssime roman, de l'oeuvre majeure de la littérature francophone du Xxème siècle. Peut-être même le roman français le plus connu dans le monde.

Donc le défi est immense.

On suit le cheminement de la pensée du frère de "l'arabe" celui que Meursault a tué sur la plage d'Alger un jour de Juillet 1942 à 14h. Et tout le poids de cet assassinat pèse sur sa vie. Comme une barrière infranchissable. Ou pour reprendre une métaphore camusienne, comme Sysiphe poussant son rocher. Un éternel recommencement.

Le texte toutefois est bien écrit, et ouvre intelligemment sur trois époques de l'Algérie (colonisée, au moment de l'indépendance et aujourd'hui) mais il n'emporte pas le lecteur. C'est lent, c'est un peu long, c'est  parfois répétitif. Mais malgré celà, ceux qui ont aimé "l'étranger" pourront s'y intéresser car il pose des questions pertinentes sur l'identité et sur l'altérité.

Sentiment mitigé donc, pas vraiment emballé sans être vraiment déçu. A chacun de se forger son opinion.

Posté par fran6h à 09:07 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

24 novembre 2014

Eric Vuillard : "Tristesse de la terre"

Eric VUILLARD "Tristesse de la terre"

vuillard

Avec ce récit, c'est le mythe qui s'écroule. Tout cet imaginaire autour de la conquête de l'ouest, des bons cow-boys, du far west, d'une maison dans la prairie. L'écroulement de ce qui va fonder la légende de l'ouest américain, Las Végas, la route 66, l'aventure ...

Avec William Cody, alias Buffalo Bill, c'est cette politique d'expansion qui est magnifiée, au détriment des populations locales qu'il faut éradiquer. Une politique systématique qui doit servir le grand dessein de la liberté, de l'accueil de nouveaux immigrants et la conquête de terres toujours plus à l'ouest. Mais Cody ne se contente pas de participer à cet épisode, il a l'idée géniale d'en concevoir un spectacle, un show, comme pour montrer à travers le monde la réalité de l'histoire. Mais quelle réalité ? Avec Cody et sa troupe (le Wild West Show)  c'est  le divertissement de masse qui naît, des millions de spectateurs à travers les Etats-Unis et l'Europe, un spectacle plus vrai que nature, avec de "vrais indiens" parfois capturés ou récupérés sur les lieux des massacres, des reconstitutions de bataille,  mettant en valeur la supériorité de l'homme blanc civilisé sur le sauvage.

Nous sommes là à la charnière entre le XIXème et le XXème siècle, et cette vision du monde est partagée y compris en Europe, à travers les empires coloniaux. Mais les problématiques que le récit soulève sont transposables dans la société mondialisée d'aujourd'hui.

Eric Vuillard, dans ce récit à la fois documenté et illustré par des photographies, met en relief, à travers la naissance du "show business", notre rapport à l'autre, notre définition de la culture confrontée à l'existence d'autres cultures, notre lien à l'oeuvre éducatrice et vulgarisatrice des médias de masse et la perception du monde qui en ressort. 

Un livre puissant.

 

La lecture de ce texte n'est pas sans lien avec cette manifestation  "Peaux de tigre et de pouilleux" qui a eu lieu à Poitiers en Novembre 2014. Voir les conférences ici

Pendant la lecture j'ai aussi repensé à cet excellent texte de Stefan Zweig sur la quête de l'Eldorado  dans "Les très riches heures de l'Humanité".

 

 

 

 

Posté par fran6h à 09:49 - - Commentaires [2] - Permalien [#]