20 mai 2015

François Bott : "Le dernier tango de Kees Van Dongen"

François BOTT : "Le dernier tango de Kees Van Dongen"

 

dernier tango

Avec Kees Van Dongen on navigue dans le Paris des peintres, on navigue dans Paris, entre le "Bateau-Lavoir" et Montparnasse, rive droite, rive gauche, rive droite, Paris bohème, Paris mondain.

On est ici dans le dernier jour de cet artiste, il a alors 91 ans et est alité dans sa maison à Monaco en cette fin Mai 1968. A la vue de la silhouette des infirmières qui s'occupent de lui, les souvenirs reviennent. Lui qui a tant aimé les femmes. Lui qui les a peintes. Lui qui les a dévoilées, dévêtues, dévorées. Des souvenirs fragmentaires, forcément avec l'âge ... Mais quelle vie ! Une vie faite d'urgences, d'apparences, et imprégnée de l'égoisme voire du narcissisme nécessaire à la nourriture du processus créatif.

Ecrit avec soin ce court roman se lit d'une traite. Un roman qui donne envie de (re)découvrir ce peintre qui a marqué son temps (années 1910 à 1940) et qui a côtoyé tout ce que la culture française et européenne de ce temps a produit de pépites.

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22 avril 2015

Frédérique Deghelt : "La grand-mère de Jade"

Frédérique DEGHELT : "La grand-mère de Jade"

frederique-deghelt - la-grand-mere-de-jade

Voici un roman de l'intergénérationnel. Il relate une relation petite-fille-grand-mère entre Jade, trentenaire active parisienne, et Jeanne, dite Mamoune, quatre-vingts ans, veuve, savoyarde et au bord d'être placée en maison de "repos".

Jade refuse cet état de fait et croit qu'elle peut "arracher" sa grand-mère à son destin de fin de vie. Elle "l'enlève" et lui propose de vivre avec elle à Paris, de partager l'appartement et le quotidien.

Elles partageront bien plus. Elles se découvrent mutuellement, lentement. Chacune révélant subrepticement des éléments de son histoire, de ses passions.

Nos enfants, et pire encore, nos petits enfants nous connaissent-ils finalement ? Et nous, parents, grands-parents, que savons nous d'eux ?

La relation entre elles se noue et la littérature y est pour beaucoup.Écrire, lire, critiquer, tous les aspects y sont. A travers ces instants de partages et de rencontres, Frédérique Deghelt, dresse un portrait touchant de ces deux femmes. Sans sombrer dans l'émotion permanente, elle aborde de façon directe les sujets de la fin de vie, du désir, du sentiment amoureux voire de la passion. Mais le tout est parfois conduit sur un mode "midinette" avec cette histoire d'amour avec le bel et mystérieux inconnu ... 

Un sentiment mitigé ressort de cette lecture qui part d'une excellente intention mais qui dilue le sujet pour aboutir à une fin surprenante qui arrive probablement trop tard. Cela reste quand même une bonne lecture pour qui veut aborder l'intergénérationnel, un sujet qui n'est pas si fréquemment traité malgré tout.

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18 avril 2015

Laurent Gaudé : "Danser les ombres"

Laurent GAUDE : "Danser les ombres"

gaudé danser

Laurent Gaudé, qu'on avait découvert sous le soleil écrasant des Pouilles, nous transporte ici à Haïti. Mais pas à n'importe quel moment ; au moment où l'île connaît un séisme important, un tremblement de terre phénoménal, le 12 Janvier 2010.

A travers quelques personnages singuliers et qui représentent la diversité de la population le décor du récit est planté. On aborde la vie locale à travers de multiples prismes, qui se rejoignent parfois, se retrouvent, s'éloignent à nouveau. Une richesse. Les tumultes politiques ne sont pas passés sous silence et l'espoir d'une jeunesse pour le renouveau est bien mis en avant. Un espoir, un horizon ... enfin !

Mais voilà, un phénomène naturel d'une extrême violence va tout détruire : les vies bien sûr, mais aussi les lieux, les liens entre personnes, l'organisation générale de la société. Tout est chamboulé. Et si le séisme avait réveillé l'esprit des morts enterrés ? Que viennent-ils hantés les vivants, les survivants ? Qui est mort ? Qui est vivant dans ce fatras ?

Bien écrit, c'est sûr, et avec des personnages attachants j'ai quand même eu du mal à accrocher à ce roman surtout à la fin, cette longue danse macabre et oppressante.

 

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23 mars 2015

Karine Tuil : "L'invention de nos vies"

Karine TUIL : "L'invention de nos vies"

Tuil

Voilà un grand roman, un roman sur le mensonge, sur le reniement de ses origines, sur la réussite sociale à tout prix. A tout prix ? Vraiment ?

Sam Tahar est un avocat français installé à New-York est ce que l'on peut décrire comme un homme qui a réussi. Sam Tahar un homme aux multiples facettes, car cette réussite est en grande partie fondée sur un mensonge. Comme une tare qu'il faut taire, qu'il faut cacher. Janus à la déontologie professionnelle irréprochable, à l'aise dans le milieu de la haute finance mais à la vie privée débridée d'un accro au sexe sans scrupules.

A l'occasion d'un procès, Samuel et Nina, des amis de jeunesse, le voient à la télévision. 20 ans se sont écoulés, ils reprennent contact avec lui. Bien malgré lui, Sam Tahar va se trouver confronté à son passé et à la fragilité des fondations de son modèle social. Le grand cataclysme, l'explosion. Et c'est la vie des trois protagonistes qui va alors se trouver chamboulée.

Fort bien écrit et fort bien construit, ce roman à la Joyce Carol Oates, transporte le lecteur, dans cette atmosphère malsaine et oppressante, jusqu'à un dénouement surprenant et qui,à cent pages de la fin, relance complètement l'histoire. Rien n'est blanc, rien n'est noir, mais rien n'est gris non plus dans ce roman d'amour, d'amitié, de manipulations, d'ascensions et de descentes vertigineuses sur fond de religion et de politique.

 

 

 

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19 février 2015

Michel Bernard : "Les forêts de Ravel"

Michel BERNARD : "Les forêts de Ravel"

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Maurice Ravel, le talentueux compositeur, était-il à ce point marqué par la forêt ? De Bar-le-Duc à Montfort l'Amaury en passant par Ciboure et Verdun c'est un invariant de sa vie, qu'elle soit celle du musicien ou celle du soldat engagé volontaire dans les affres de la grande guerre. C'est que ce milieu convient bien à son âme solitaire.

A quarante et un ans, alors qu'il avait été jugé trop frêle pour être déclaré apte au service quelques années plus tôt, et qu'il est déjà un musicien célèbre, il s'engage dans l'armée. Affecté à la conduite de camion du côté de Bar le Duc, le voilà quelques temps plus tard, ambulancier à Verdun, chargé de descendre le blessés du front vers les hôpitaux militaires.

Cet épisode, comme une parenthèse dans sa vie, est passionnant. Le voilà simple soldat, partageant avec humilité la vie des troufions, leur quotidien (même si Ravel sans bénéficier d'un régime de faveur, a su se ménager un petit confort personnel) leurs angoisses. Toujours soucieux de servir, simplement mais efficacement, il se laisse absorber par les tâches ingrates et par l'ennui consubstantiel à la condition de soldat. Mais, apercevant un piano rangé dans un coin de la grande salle du château servant d'hôpital, comment résister à la tentation ? Et voilà que les notes de Chopin viennent alléger et soulager l'ambiance générale, faite de cris, d'amputations, de malaises et d'opérations en tous genres.

A la fin de la guerre, il reprendra, plus ou moins sa vie d'avant, ne trouvant finalement une certaine stabilité qu'à partir du moment où il achètera le "Belvédère" à Monfort l'Amaury.

Écrit dans un style  laissant une large place à la description, et parfois un peu précieux par le vocabulaire utilisé, ce roman alterne le bon et le moins bon. Autant la première partie, et la vie du soldat, est passionnante, dynamique et humaine, autant la fin du roman est assez terne, plus contemplative. Un peu à l'image de Ravel lui-même en quelque sorte. Mais ce déséquilibre entraîne une certaine lourdeur à la lecture.

On ne peut s'empêcher de penser, à la fin, à l'excellent roman d'Echenoz qui retrace les dernières années du compositeur, et qui nous plonge sans ambage dans son esprit torturé, ses manières maladives, sa personnalité complexe et attachante à la fois.

 

Merci à Babélio (Masse critique) et aux éditions de la Table Ronde pour l'envoi de ce livre.

 

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02 décembre 2014

Kamel Daoud : "Meursault, contre-enquête"

Kamel DAOUD "Meursault, contre-enquête"

daoud

J'attendais certainement beaucoup de ce roman dont l'idée de départ très originale avait de quoi attiser la curiosité du lecteur, ne fut-il pas camusien du reste.

Car ici nous sommes dans le négatif de "L'étranger", dans le non-dit du célébrisssime roman, de l'oeuvre majeure de la littérature francophone du Xxème siècle. Peut-être même le roman français le plus connu dans le monde.

Donc le défi est immense.

On suit le cheminement de la pensée du frère de "l'arabe" celui que Meursault a tué sur la plage d'Alger un jour de Juillet 1942 à 14h. Et tout le poids de cet assassinat pèse sur sa vie. Comme une barrière infranchissable. Ou pour reprendre une métaphore camusienne, comme Sysiphe poussant son rocher. Un éternel recommencement.

Le texte toutefois est bien écrit, et ouvre intelligemment sur trois époques de l'Algérie (colonisée, au moment de l'indépendance et aujourd'hui) mais il n'emporte pas le lecteur. C'est lent, c'est un peu long, c'est  parfois répétitif. Mais malgré celà, ceux qui ont aimé "l'étranger" pourront s'y intéresser car il pose des questions pertinentes sur l'identité et sur l'altérité.

Sentiment mitigé donc, pas vraiment emballé sans être vraiment déçu. A chacun de se forger son opinion.

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24 novembre 2014

Eric Vuillard : "Tristesse de la terre"

Eric VUILLARD "Tristesse de la terre"

vuillard

Avec ce récit, c'est le mythe qui s'écroule. Tout cet imaginaire autour de la conquête de l'ouest, des bons cow-boys, du far west, d'une maison dans la prairie. L'écroulement de ce qui va fonder la légende de l'ouest américain, Las Végas, la route 66, l'aventure ...

Avec William Cody, alias Buffalo Bill, c'est cette politique d'expansion qui est magnifiée, au détriment des populations locales qu'il faut éradiquer. Une politique systématique qui doit servir le grand dessein de la liberté, de l'accueil de nouveaux immigrants et la conquête de terres toujours plus à l'ouest. Mais Cody ne se contente pas de participer à cet épisode, il a l'idée géniale d'en concevoir un spectacle, un show, comme pour montrer à travers le monde la réalité de l'histoire. Mais quelle réalité ? Avec Cody et sa troupe (le Wild West Show)  c'est  le divertissement de masse qui naît, des millions de spectateurs à travers les Etats-Unis et l'Europe, un spectacle plus vrai que nature, avec de "vrais indiens" parfois capturés ou récupérés sur les lieux des massacres, des reconstitutions de bataille,  mettant en valeur la supériorité de l'homme blanc civilisé sur le sauvage.

Nous sommes là à la charnière entre le XIXème et le XXème siècle, et cette vision du monde est partagée y compris en Europe, à travers les empires coloniaux. Mais les problématiques que le récit soulève sont transposables dans la société mondialisée d'aujourd'hui.

Eric Vuillard, dans ce récit à la fois documenté et illustré par des photographies, met en relief, à travers la naissance du "show business", notre rapport à l'autre, notre définition de la culture confrontée à l'existence d'autres cultures, notre lien à l'oeuvre éducatrice et vulgarisatrice des médias de masse et la perception du monde qui en ressort. 

Un livre puissant.

 

La lecture de ce texte n'est pas sans lien avec cette manifestation  "Peaux de tigre et de pouilleux" qui a eu lieu à Poitiers en Novembre 2014. Voir les conférences ici

Pendant la lecture j'ai aussi repensé à cet excellent texte de Stefan Zweig sur la quête de l'Eldorado  dans "Les très riches heures de l'Humanité".

 

 

 

 

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11 novembre 2014

Sophie Brocas : "Le cercle des femmes"

Sophie BROCAS : "Le cercle des femmes"

brocas

Un univers de femmes, quatre générations, et un secret "originel" qui va se dévoiler et expliquer bien des choses. Comme si les évènements tus par une génération influençaient malgré eux le comportement des générations suivantes. Comme un héritage qui va transcender les générations.

A la mort de l'arrière grand-mère, la fille, la petite fille et l'arrière petite fille découvrent dans des papiers soigneusement dissimulés dans la maison de la défunte, des documents qui révèleront un fait passé inconnu d'elles. Cette découverte va les bouleverser, et chacune va réagir en fonction de son histoire personnelle. Lia, l'arrière petite fille, s'acharnera à démêler les fils de l'histoire familiale et découvrira peu à peu d'autres morceaux cachés, des bribes de vérité qu'elle recollera. Peu à peu on suit l'évolution de sa pensée construite à partir d'interrogations fondamentales.

A l'aune de sa propre vie, Lia se pose des questions sur l'amour véritable.  Comment définir l'amour dans la durée, quelle est la différence entre passion et amour, que signifie la fidélité dans le couple confrontée à la liberté de chacun, l'amour a t-il un lien avec l'éducation des enfants ?

Bien écrit et dans un langage simple, le roman file rapidement, chaque partie nous ouvrant plus particulièrement sur un personnage. Sans être un chef d'oeuvre  et partant d'un sujet mille fois utilisé dans la littérature contemporaine, ce premier roman nous laisse percevoir des qualités littéraires certaines chez Sophie Brocas même si en lui même "Le cercle des femmes" ne laissera pas un souvenir impérissable.

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13 octobre 2014

Maylis de Kerangal : "Tangente vers l'est"

Maylis de KERANGAL : "Tangente vers l'est"

tangente

Une rencontre, deux fuites, une ligne de fuite : c'est la tangente vers Vladivostok dans le Transsibérien. Nous voici plongé dans  l'univers à la fois confiné du train et dans la soif de liberté de deux esprits qui se rencontrent. Le tout avec le décor de la Sibérie qui défile à travers les fenêtres.

Aliocha cherche à échapper au service militaire qui lui fait quitter sa famille pour un séjour en Sibérie. Hélène est une française qui vient de quitter son compagnon russe. Deux âmes perdues dans un train qui file, à un petit rythme lent, vers l'est.

Une complicité va naître de cette rencontre fortuite. Sans savoir pourquoi au départ, comme par instinct, Hélène décide d'aider ce jeune dont elle ne comprend pas la langue. Le regrettera t-elle  ? A t-elle franchi le pas de trop ? Peut-elle revenir sur sa décision alors qu'Aliocha voit dans cet accueil un espoir inattendu ? Mais y'a t-il une vraiment un espoir dans cette complicité presque irréelle ?

L'auteure nous emmène, à travers les paysages et les jours qui se succèdent,  et dans l'ambiance particulière de ce train rempli de jeunes conscrits, dans les méandres de ces deux personnages en perdition. Dans un style vif et nerveux, ce court roman se lit d'un coup, comme une fuite irréversible. 

trans siberien

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05 septembre 2014

Maylis de Kerangal : "Réparer les vivants"

Maylis de KERANGAL : "Réparer les vivants"

Réparer lesvivants

Après avoir apprécié "Naissance d'un pont" et "Corniche Kennedy", et eu égard aux éloges qui entouraient ce roman, je partais avec un a priori très favorable.

Eh bien je ne suis pas déçu. C'est un excellent roman. Tant dans le travail d'écriture, toujours très soigné chez Maylis de Kerangal, que pour le fond, cette épopée d'un coeur qui va passer d'un corps à un autre. Bravo.

A travers les mots, les phrases, on sent la vie, la palpitation vitale, ce coeur qui bât. Ce coeur qui n'est pas dématérialisé, mais qui vit à travers des personnages profonds, des êtres humains dépeints avec justesse et précision. On sent chez chacun la dose de faiblesse, de doutes, d'interrogations, de souffrance. Quel brio.

Vraiment, au delà de la prouesse technique, telle la transplantation, cette chirurgie de précision, l'auteure conduit le lecteur dans les retranchements de sa pensée.  Le sens de la vie, la question à notre propre corps et de celui des autres, le rapport à la mort, l'irréversibilité des choix personnels sont des thématiques qui irriguent le récit, des questionnements alimentés par la pulsion régulière et infatigable d'une prose magnifique.

A recommander, absolument.

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