19 mai 2017

Jean Giraud : "Ombres sur Venise"

Jean GIRAUD : "Ombres sur Venise"

 

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Quand on aime Venise, on ne peut qu'être tenté par cette lecture. On entre dans l'intimité de la ville, dans son ambiance, dans son sein loin des sites mondialement connus, du grand canal, de Saint Marc et du Rialto. Et pour cause. Les meurtres horribles qui y sont perpétrés ont toujours lieu dans des endroits peu fréquentés des touristes, le soir en général et touchent des passants isolés. Et tout ceci en plein hiver.  Avec ce polar, l'enquête nous conduit dans les profondeurs de la cité, dans les palais abandonnés, les anciens chantiers navals, des lieux souvent délabrés loin du faste et de l'imaginaire de la Cité des Doges.

Sans être un grand polar, l'auteur nous ballade, non seulement à travers la ville, mais aussi de l'art contemporain à la mythologie. Et tout doucement, alors que l'horreur et la terreur envahissent calle et campi, le récit passe de l'enquête policière au fantastique, à l'imaginaire, à l'extraordinaire.

Et ce n'est donc pas la police et ses méthodes traditionnelles ou scientifiques qui permettront de mettre fin au massacre. Seul un groupe d'hommes hétéroclites, à la fois curieux et ouverts, dont les intelligences sont complémentaires arrivera à comprendre de quoi il s'agit ... Si le lecteur est lui aussi ouvert, il se laissera alors emporté par cette aventure hors du commun malgré une narration parfois déroutante ou maladroite.

 

 

 

 

 

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30 avril 2017

Valérie Zenatti : "Jacob, Jacob"

Valérie ZENATTI : "Jacob, Jacob"

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Constantine 1944, Jacob a tout juste dix neuf ans et le voilà conscrit pour aller libérer la France de l'occupant allemand. Lui, le juif algérien, qui ne rêve que d'amour, de jeunesse, d'insouciance.

Cette Algérie bigarrée où se côtoient des arabes musulmans, des français catholiques et des juifs. Des jeunes qui parfois fréquentent le même lycée. Des jeunes qui se retrouvent à la caserne, puis participent au débarquement en Provence pour libérer un territoire, un pays, qu'ils ne connaissent pas.

Jacob vit à Constantine avec sa famille, des cordonniers, des gens de peu, religieux par tradition plus que par croyance, une famille qui s'entasse dans un petit appartement, une famille où les femmes sont écrasées, condamnées à beaucoup élever les enfants et peu la voix.

Jacob est l'ange de la famille. Rachel, sa mère, le sait bien. Elle qui va le chercher, qui va errer de casernes en casernes à l'affut d'un regard, d'un sourire de son fils. Elle qui va souffrir en silence.

C'est toute une époque et un lieu qui est décrit dans ce court roman. C'est l'Algérie provinciale des années '40, où l'on écoute Cheikh Raymond et Edith Piaf, où le multiculturalisme est naturel sans  qu'on s'en rende compte. C'est aussi l'Algérie qui est en train de changer, celle qui cherche à s'émanciper.

Avec ce roman, à l'écriture fine et ciselée, Valérie Zenatti nous transporte dans un conte familial. C'est fin, c'est pudique, c'est tendre souvent et sans concessions parfois. Une lecture qui donne envie de prolonger la thématique avec "Les prépondérants" d'Hédi Kaddour.

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21 avril 2017

Diane Ducret : "Les indésirables"

Diane DUCRET : "Les indésirables"

Ducret

Gurs, je passais devant l'entrée du camp dans les années '80 pour rejoindre la station de ski de La Pierre Saint Martin et je savais vaguement qu'Hannah Arendt y fut interné pendant la seconde guerre mondiale. Mais quant au reste pas grand chose.

Diane Ducret prend comme point de départ la "rafle" du veld'hiv de mai 1940, pendant laquelle les femmes allemandes, citoyennes ressortissants d'un pays en guerre contre la France et potentielles traîtres furent arrêtées et internées de force . Les indésirables.

Elles seront des milliers à rejoindre ce camp construit pour "abriter" des républicains espagnols qui fuient la dictature franquiste. C'est parmi ces indésirables que l'auteure choisit les personnages principaux et nous fait pénétrer dans la vie de ce camp.

A travers les destins de Lise et d'Eva, nous plongeons dans un quotidien misérable et précaire, mais sans jamais tombé dans le sordide. Ces femmes n'acceptent pas la résignation, la destinée fatale. Partageant le camp avec des milliers d'hommes qui y sont depuis une année déjà, elles veulent entretenir l'espoir. Cet espoir va s'incarner autour d'un piano, de quelques chansons, d'un décor peint et de bancs pour accueillir du public. Incroyable ! Il s'agit bien d'un cabaret !

Avec l'aide compréhensive d'un commandant qui a foi en l'humain, elles vont apporter la substantifique vigueur qui permet de supporter l'insupportable, de vaincre l'isolement et la maltraitance, la faim et le froid.

Superbement écrit, émaillé de textes divers, chansons, poèmes, lettres, ce roman est beau. Il donne corps à des personnages attachants, dans des situations compliquées, et les liens qui les unissent sont profonds et sincères.

Une lecture qui non seulement met en lumière un épisode de l'histoire française de la seconde guerre mondiale peu connu mais qui se révèle être un roman qui touche le lecteur en pointant l'irréductible part d'humanité que chacun porte en soi et qu'on appelle la culture.

 

 

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16 février 2017

Olivier Sillig : "Jiminy Cricket"

Olivier SILLIG "Jiminy Cricket"

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J'ai connu Olivier Sillig à travers la lecture de "Skoda" il y quelques années. Un petit roman par la taille mais puissant par le texte.Aussi, lorsque Masse Critique en propose un nouveau, je me propose. Et je n'ai pas eu tort.

Ici nous sommes en 1975 dans le Causse au dessus de Millau, le Larzac que l'on devine, avec ses hameaux abandonnés. Dans un de ces hameaux, une communauté, post-hippie, des jeunes qui se sont installés et partagent la vie quotidienne et le sexe. Au centre de la communauté : Jiminy Cricket.

C'est John, le narrateur, qui l'affublera de ce sobriquet emprunté à Disney et Collodi, John en panne avec son minibus et qui sera accueilli dans la communauté.

Jiminy c'est le soleil, l'astre, autour duquel tout tourne. Avec un charme mystérieux qui opère, c'est celui que tous aime, et celui qui les aime tous. Jiminy c'est aussi le gardien, la conscience, le ciment de la forteresse qui se dresse contre la déprédation envisagée par quelques investisseurs fonciers.

Conte lumineux et triste à la fois, qui fait référence au "Petit Prince" à plusieurs reprises, ce texte nous questionne sur notre liberté, notre rapport aux autres, notre rapport au sexe et à l'amour. Un conte révélateur d'une utopie. De rêves disparus. Des espérances enfouies profondément sous le consumérisme superficiel et l'individualisme totalitaire.

En passant avec finesse de la poésie enchanteresse aux scènes les plus crues grâce à une écriture délicate, l'auteur nous immerge dans ce monde, dans cet univers un peu magique, que l'on quitte à regret. Une belle lecture.

 

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25 janvier 2017

Elisabeth Rollin : "Voir ailleurs qui je suis"

Elisabeth ROLLIN : "Voir ailleurs qui je suis"

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Angèle est une jeune femme qui se cherche à travers ses paradoxes, une femme qui aime le sexe mais est incapable d'aimer, une femme bordélique qui assure avec rigueur un boulot de logisticienne, une femme qui attend beaucoup des autres sans avoir à se dévoiler ... Une femme en quête de la confiance en soi qui doute beaucoup d'elle-même.

Cette quête prend ra d'abord la forme de la course à pied, activité qui stimule la réflexion. Et finalement c'est dans l'action humanitaire qu'elle s'engagera. Un peu par hasard. Elle, cette handicapée de la vie sociale ?

Ailleurs, elle va renaître. Et tout au long du récit et des rencontres qu'elle fera, de la confrontation de son propre monde avec une autre réalité, de la confiance que d'autres lui accorderont et qu'elle ne voudra pas décevoir, elle évoluera. Non sans mal. Funambule en équilibre sur un fil ténu.

Elisabeth Rollin, avec une maîtrise littéraire certaine, nous fait vivre ce cheminement, intime, direct, sans concessions. Elle entraîne le lecteur dans l'arrière boutique de l'action humanitaire de terrain, en Inde, à Haïti ... et aussi dans l'arrière boutique de notre propre existence, de notre propre identité.

 

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17 janvier 2017

Isabelle Autissier : "Seule la mer s'en souviendra"

Isabelle AUTISSIER : "Seule la mer s'en souviendra"

autissier

A l'occasion d'une rencontre avec la navigatrice, également défenseur de l'environnement et écrivain j'ai été attiré par le sujet de ce roman qui date de 2009. En effet, c'est en regardant le film "La vie très privée de Monsieur Sim" de Michel Leclerc avec l'excellent Jean-Pierre Bacri, film tiré d'un roman de Jonathan Coe, que j'ai entendu pour la première fois cette histoire tout à fait incroyable. Ici il s'agit d'un roman mettant en scène un homme dont l'aventure s'apprente à celle vécue par Donald Crowhurst en 1968, marin qui gagne une course en ne la faisant pas et transmettant de fausses informations sur ses positions.

Parti pour une course autour du monde en solitaire et sans escale, Peter est un ingénieur porté sur l'innovation technique. Prêt à s'engager lui-même alors qu'il n'est en rien un marin aguerri pour une telle épreuve, il pense que le bateau qu'il pilote, bourré de technologies nouvelles pour l'époque, sera à même, non seulement de réussir le tour par les océans du sud, mais surtout de battre les records de vitesse.

Mais finalement ça ne se passera pas comme imaginé.

A travers le carnet de bord rédigé pendant le séjour sur mer on suit la dérive, lente mais inexorable, de ce marin, qui, finalement, n'aimait pas la mer. Paradoxe ?

Ce roman est le roman d'un mensonge. Le mensonge qu'on voit naître, puis grossir, puis tout envahir. Peut-on vivre avec le mensonge sans s'enfoncer dans un abîme profond où la conscience lutte en permanence contre des mécanismes de défense, de déni, d'esquive. En mentant aux autres, finit-on par se mentir à soi-même, et ne plus savoir qui l'on est ?

Le caractère du personnage qui sombre peu à peu est bien tempéré par la vision de sa fille Eva, qui tient elle aussi un journal à terre, à la maison, et qui écrit les angoisses de la séparation, et l'excitation du retour certain de son héros de père.

On navigue beaucoup, on doute souvent, on calcule pas mal dans ce roman épique où déjà on voit poindre le "Soudain, seuls" qui donnera à l'auteure une consécration littéraire bien méritée.

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29 novembre 2016

Laurent Mauvignier : "Continuer"

Laurent MAUVIGNIER : "Continuer"

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Qu'est-ce qu'une mère et son fils adolescent sont allés chercher dans ce périple au Kirghizistan ? Ils voyagent seuls, avec chacun un cheval, dans cette partie de l'Asie centrale montagneuse, rude et âpre. L'auteur nous livre un conte, un récit de cette randonnée à l'allure des chevaux, au hasard des rencontres, des repas partagés, des paysages grandioses dans cette nature infinie. L'auteur nous livre ces deux destins à l'abandon, Sybille divorcée, au bout de tout, sans espoir, sans source d'épanouissement, déprimée, et Samuel, lycéen à la frange de la délinquance, muré dans un mutisme morbide.

Mais Syblille et Samuel se connaissent-ils vraiment ? Se connaissent ils l'un l'autre ? Se connaissent-ils personnellement ? Il y a dans ce roman une quête.De la rédemption certainement mais pas uniquement.

Continuer, c'est dépasser ses propres blocages, c'est aller au-delà, croire, espérer enfin. Prendre une décision pour rompre d'un coup avec une vie mal engagée pour l'un, bien cabossée pour l'autre. Et peu à peu, l'on découvre des bribes du passé, des images, des événements. Et le voyage devient un passage, une ressource, un tunnel duquel on ressort différent, changé, grandi. Mais cela suffira t-il à éloigner les démons du passé ?

 

 

 

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03 novembre 2016

Gaël Faye : "Petit pays"

Gaël FAYE : "Petit pays"

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Best seller de la rentrée 2016, le premier roman de Gaël Faye est en parti basé sur les souvenirs d'enfance dans une partie du monde dévorée par un conflit fratricide qui prendra la forme d'un génocide, horrible, terrible, insoutenable.

Mais là où le texte ne sombre pas dans le récit méthodique et analytique, c'est qu'il est raconté à hauteur d'enfant. A partir des yeux et du coeur de Gabriel. Gaby, ses parents, sa famille, les amis, les voisins ... tout le petit monde de Bujumbura et plus largement du Burundi et du Rwanda voisin.

On est là dans la vie quotidienne, dans les préoccupations d'enfants alors que le conflit sourd au loin, et que déjà retentit l'écho des premiers massacres de l'autre côté de la frontière. Comme un paradoxe entre les jeux des uns, innocents et joviaux et le jeu des autres, cruel et impitoyable.

Sans être un grand roman, on est là en présence d'un texte fort et puissant qui aurait peut-être mérité que les relations entre les personnages soient plus fouillées (notamment celle entre Gaby et Mme Economopoulos). Bref un sentiment un peu mitigé en fin de lecture, alors que le tapage médiatique et le bouche à oreille blogosphérique laissait entrevoir un quasi chef d'oeuvre.

Une lecture à rapprocher des écrits de Scholastique Mukasonga pour bien comprendre un drame africain qui a touché le monde entier et la part d'humanité de chacun de nous.

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24 octobre 2016

Valentine Goby : "Un paquebot dans les arbres"

Valentine GOBY : "Un paquebot dans les arbres"

Goby paquebot

Voyage dans les marges des Trente Glorieuses, de la fin des années 1950 au milieu des années 1960, quand la paix, le confort et la santé deviennent un droit, une évidence, une évolution, bref la grande marche du progrès pour tous. Mais à cette époque il reste encore la tuberculose, certes en voie d'éradication, mais qui ravage les familles. Certes à cette époque il y a la Sécurité Sociale, mais qui oublie les indépendants, les artisans les petits commerçants. Certes à cette époque il y a la paix, mais les évènements d'Algérie fracturent les liens et la société dans son ensemble.

Et Mathilde dans tout ça ?

Petite elle vénérait Paulot, le père, bistrotier toujours joyeux, prêt à faire danser les filles, à communiquer sa bonne humeur, son insouciance.

Plus grande, elle va supporter seule toutes les charges de la irrésistible déchéance dans laquelle la maladie du père va entraîner toute la famille.

A travers Mathilde, on retrouve ce personnage féminin résolu, presque infaillible, muré derrière une carapace de volonté, de ténacité et d'opiniâtreté que l'on avait rencontré dans "Kinderzimmer". Mais peut-on, toute seule, ainsi, affronter tous les maux de la société et dans le même temps s'insérer dans une vie d'adulte, apprendre un métier pour avoir un emploi, pour avoir la "sécu", pour sortir la famille de la spirale du malheur ?

A travers les souvenirs qui remontent à la vue de ce grand paquebot qu'est le sanatorium, désormais désaffecté et envahi par les arbres, c'est une partie de notre histoire collective qui revient. Valentine Goby part de l'intime, de cette jeune fille, de sa famille, du village, des jeunes qui aspirent au bonheur, et, de son écriture fluide et vive nous entraîne dans un roman délicat, passionnant et terriblement humain.

Ce livre a été lu dans le cadre des #MRL16.

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12 octobre 2016

Leïla Slimani : "Chanson douce"

Leïla SLIMANI : "Chanson douce"

Chanson douce

Le titre fait référence aux paroles d'une chanson d'Henri Salvador, comme une allégorie de la tendresse bienveillante, de l'amour filial, de l'enfance bienheureuse.

Est-ce que cela fait référence à une époque révolue ? A un idéal ? A une idée sublimée de l'éducation des enfants ?

Myriam et Paul ont deux enfants, et Myriam ne se voit pas en mère "au foyer". Après la naissance du second elle saute sur une opportunité professionnelle. Les enfants sont alors confiés à une "nounou". C'est Louise.

Ici pas de suspens. Dès la première phrase on connaît l'issue tragique. Mais c'est tout le travail de prise de pouvoir par la nounou qui est disséqué. Les petits rien du quotidien, ceux qui facilitent la vie des parents, qui donnent une image de bonheur, vont devenir l'instrument de cet enchaînement macabre.

Mais la nounou si parfaite en apparence, celle qui entre dans la famille, celle sans qui plus rien ne se passe, a aussi un vécu, une histoire, un passé, et des fragilités. Et tout peut basculer.

Ce roman est triste. Triste la vie de cette nounou qui pense avoir trouvé l'équilibre auprès des enfants des autres. Triste cette solitude malgré la multitude, cette indigence malgré l'abondance.

Au détour d'un roman traitant de l'éducation des enfants, Leïla Slimani dépeint, à travers les rapports humains qui existent entre employeur et employés, la dépendance affective et les souffrances qu'elle engendre.

Une atmosphère digne de Claude Chabrol dans ce roman grave mais agréable à lire.

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